Kabare face à la montée de la consommation des boissons fortement alcoolisées chez les jeunes (Enquête)
Les boissons fortement alcoolisées, caractérisées par un taux d’alcool élevé dépassant souvent 15 % à 40 %, connaissent une consommation inquiétante chez les jeunes du territoire de Kabare, au Sud-Kivu.
Alors que ces produits présentent de graves risques pour la santé physique et mentale, notamment la dépendance, les troubles du comportement et l’échec scolaire, leur accessibilité croissante soulève de sérieuses préoccupations au sein de la communauté.
Cette enquête s’intéresse à l’ampleur et aux conséquences de ce phénomène.

- Brève présentation de Kabare
Situé dans la province du Sud-Kivu, à proximité de la ville de Bukavu, le territoire de Kabare est l’un des plus peuplés de la région. Essentiellement rural, il compte 17 groupements et vit principalement de l’agriculture, du petit commerce, de la pêche et des activités informelles.
Malgré son dynamisme démographique et sa position stratégique près d’un centre urbain, Kabare fait face à de multiples défis : chômage des jeunes, pauvreté persistante et insuffisance d’encadrement socio-culturel.
C’est dans ce contexte que la consommation excessive des boissons fortement alcoolisées chez les jeunes prend une dimension particulièrement préoccupante.
- Une enquête de terrain menée par JEUNESSE ET DÉVELOPPEMENT_RDC
Du 26 février au 3 mars 2026, l’équipe de JEUNESSE ET DÉVELOPPEMENT_RDC a conduit une enquête approfondie dans sept groupements : Cirunga, Kagabi, Bushwira, Mudaka, Miti, Bugorhe et Irhambi-Katana.
Ces entités constituent un échantillon représentatif des 17 groupements du territoire.
L’enquête s’est appuyée sur :
. Des observations directes dans les débits de boissons,
. Des entretiens avec les autorités locales et les responsables des jeunes,
. Des échanges avec des membres de la société civile,
. Des interviews de professionnels de santé et de psychologues,
. Des témoignages de jeunes consommateurs.
- Une réalité visible sur le terrain
Dans plusieurs centres commerciaux visités, les boissons fortement alcoolisées sont vendues à des prix très accessibles. Certaines sont conditionnées dans des sachets ou des bouteilles recyclées, rendant difficile le contrôle du degré d’alcool.
À Mudaka, un jeune consommateur ayant requis l’anonymat confie :
« Nous buvons surtout parce qu’il n’y a pas d’emploi. Ça aide à oublier les problèmes, même si après on regrette parfois. »
Ce témoignage illustre une consommation souvent liée au désœuvrement, au chômage et à la pression sociale.
Au centre commercial de Katana, la situation inquiète également. Un jeune consommateur, sous couvert d’anonymat, explique :
« Ici à Katana, l’alcool est partout. Même quand on veut arrêter, les amis te poussent. C’est devenu normal de boire chaque soir.»
Plusieurs habitants et leaders communautaires interrogés estiment que la proximité des débits de boissons avec les lieux publics favorise la banalisation de la consommation.
Au village de Nshangaa, en groupement de Bushwira, les observations révèlent une augmentation notable de la fréquentation des débits de boissons par des jeunes, parfois mineurs. Des leaders communautaires évoquent une absence de contrôle rigoureux et un manque d’activités structurantes pour la jeunesse locale.
Au centre de Cidjo, en groupement de Kagabi, la consommation est également visible, notamment en fin de journée. Des petits commerçants reconnaissent, que la vente des boissons fortement alcoolisées constitue une source importante de revenus, malgré les risques sociaux associés.
La situation à Kavumu centre : un cri d’alarme
À Kavumu centre, dans le groupement de Bugorhe, Ahadi Muhigirwa Gaelhardy, membre du Conseil Local de la jeunesse, dresse un tableau alarmant de la situation dans les quartiers Karhanda et Buliriko ainsi que d'autres quartiers.
«Plusieurs jeunes consomment chaque jour l'alcool et cela cause des dégâts en perte de vies humaines, viol, mort, vol et manque de respect envers les voisins.
Dans le mois de décembre 2025 et janvier 2026, les jeunes dont le nombre passe à 3 sont morts suite à cette consommation abusive de boissons fortement alcoolisées.
Dans ce même quartier, nous sommes en train d'observer des bagarres et un mauvais contrôle de soi chez les jeunes de Karhanda.»
Il ajoute :
« Les jeunes font de n'importe quoi en pleine journée.
Il ne se passe pas même une journée sans enregistrer le cas de vol et menace pour exiger de l'argent afin d'avoir des King's, Simba et autres Sapilo. Les jeunes sont tellement affectés par cette crise sécuritaire due à la guerre. Ils ne travaillent pas, nombreux sont chômeurs, restent en train de quémander,... cette situation est très inquiétante."

Parmi les boissons fortement alcoolisées consommées figurent celles locales: Kahogojo, Mumberg, Kafanyambio, Vincas, ... et d'autres venues de l'étranger ou des provinces voisines comme le Sapilo, Kaleoleo, Simba, King's, Mentos, OD 21, OJ 21, ...
- Les alertes du secteur de la santé
Un professionnel de santé de l’Hôpital Général de Miti affirme constater une augmentation des cas liés à l’abus d’alcool :
« Nous recevons régulièrement des jeunes présentant des troubles digestifs, des cas d’intoxication et parfois des comportements agressifs liés à l’alcool. L’âge des consommateurs est de plus en plus bas. »
Un psychologue et agent social interrogé souligne quant à lui les impacts mentaux :
« L’alcool devient un refuge face au stress et au chômage. Mais il entraîne dépendance, perte d’estime de soi et parfois violence domestique. »
- Engagement communautaire et initiatives locales
Rodrigue Munguakonkwa, président du Cadre de Concertation de la Société Civile de Kabare, estime que :
« Le phénomène devient inquiétant. Il faut renforcer la sensibilisation et appliquer la réglementation sur la vente d’alcool aux mineurs.»
Innocent Nkolisali, président de la Société Civile du groupement de Bushwira, évoque un relâchement du contrôle :
« Les boissons fortement alcoolisées sont accessibles, sont vendus partout, voir même près des écoles. » déclare-t-il.
Une campagne «zéro boisson fortement alcoolisée» à Miti :
À Miti, Kazingufu Bujiriri Pascal, chef du centre commercial, explique qu’une action concrète a été menée :
«Nous avons organisé une campagne ‘zéro boisson fortement alcoolisée’. Des récipients contenant ces boissons ont été saisis et versés publiquement pour décourager la vente.»

Dans un message adressé aux opérateurs économiques, Pascal Bujiriri précise :
« Interdiction stricte de la vente de chanvre dans tout le centre commercial.
Contrôle régulier des boutiques et débits de boissons.
Interdiction de vente d’alcool aux mineurs.
Sanctions contre tout commerçant qui ne respecte pas les règles établies.
Collaboration avec les autorités locales et les forces de sécurité. »
Comme jeune leader du groupement de Miti, il s’adresse également à la jeunesse :
« Nous sommes la force vive de Miti. Investissons notre énergie dans l’éducation, l’entrepreneuriat, l’agriculture et le sport. Un jeune conscient et responsable est une bénédiction pour sa famille et pour tout le groupement. » a conclu Pascal Bujiriri.
- La position de la jeunesse au niveau territorial
Le Président du Conseil Territorial de la Jeunesse de Kabare, Blaise Murhula Kalimbiro, lors d'une interview nous accordée, appelle à une mobilisation collective et structurée :
«La jeunesse de Kabare ne doit pas être sacrifiée à cause de l’alcool. Nous devons mettre en place une stratégie territoriale impliquant les autorités, les parents, les leaders communautaires et les organisations de jeunes. Il est urgent de créer des opportunités d’emplois, des centres de formation et des espaces de loisirs pour offrir des alternatives concrètes.»
Il insiste également sur la responsabilité partagée :
«La prévention doit commencer dans la famille, mais elle doit être accompagnée par un contrôle rigoureux de la vente des boissons fortement alcoolisées, surtout dans les centres commerciaux. Et là, il revient aux autorités de mettre en place des stratégies pour freiner la vente de ces boissons.»
Selon lui, les autorités compétentes doivent se mettre devant leurs responsabilités car il s'observe une certaine complicité dans la production et dans la commercialisation des boissons frelatées et/ou excessivement alcoolisées.
"Il est donc question d'attaquer le nœud du problème qu'est la production et le cas échéant, surtaxer les vendeurs pour les décourager. Et il faut savoir que parmi les conséquences de cette consommation figure la contribution des jeunes à l'insécurité dans la communauté." a-t-il conclu.
- Causes identifiées
Plusieurs jeunes adolescents s'adonnent à la consommation des boissons fortement alcoolisées à cause de :
. Chômage et pauvreté,
. Manque d’encadrement,
. Accessibilité facile des boissons fortement alcoolisées,
. Influence des pairs,
. Dégradation de la situation sécuritaire, humanitaire et économique dans la région depuis plus d'une année,
. Etc.
- Conséquences observées
Les conséquences identifiées sont :
. Problèmes de santé,
. Violence et conflits communautaires,
. Justice populaire,
. Abandon scolaire,
. Insécurité locale,
. Décès liés à la consommation abusive,
. Etc.
- Conclusion : une urgence communautaire
L’enquête menée par JEUNESSE ET DÉVELOPPEMENT_RDC met en lumière une situation préoccupante dans plusieurs groupements de Kabare. Les constats montrent que le phénomène est particulièrement accentué dans les centres commerciaux et les grandes agglomérations, où la concentration des activités économiques et la forte densité de population favorisent l’accessibilité et la banalisation de ces boissons.
La même enquête montre que cette situation a existé depuis déjà quelques années, mais s'est accentuée en cette période de guerre (janvier à décembre 2025), cela parce que nombreux des jeunes ne font que déambuler, pas d'occupations,...
Si certaines initiatives locales émergent, notamment à Miti, les défis restent considérables.
NB: Les autorités locales et les structures des jeunes doivent savoir que la lutte contre la consommation excessive des boissons fortement alcoolisées chez les jeunes nécessite une approche intégrée :
. Interdiction formelle de vente des boissons fortement alcoolisées et/ou procéder à la surtaxation pour décourager la vente et la consommation,
. Sensibilisation permanente,
. Application stricte des lois,
. Création d’emplois et d’activités génératrices de revenus,
. Implication active des parents, des autorités et des organisations de jeunesse (CLJ et CTJ),
. Etc.
Kabare, territoire dynamique et plein de potentiel, ne peut se permettre de voir sa jeunesse sombrer dans la dépendance. L’heure est à l’action collective.
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📰 Enquête menée par l'équipe de JEUNESSE ET DÉVELOPPEMENT_RDC.
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